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La Fondation de Lille

La Fondation de Lille se présente comme un outil au service au service de la solidarité dans la région Nord-Pas-de-Calais. Créée par Pierre MAUROY, Ancien Premier Ministre et Ancien Maire de Lille, la Fondation a été reconnue d’utilité publique le 08 août 1997 par décret du Premier Ministre après avis du Conseil d’Etat.

Le géant de la littérature américaine Philip Roth est mort à l'âge de 85 ans le mardi 22 mai.
Redécouvrez celui qui envisageait l'écriture comme un règlement de comptes, à travers trois œuvres majeures : "Portnoy et son complexe", "Pastorale américaine" et "La Tache".

Philip Roth fait une pause, alors qu'il travaille sur un manuscrit.
Philip Roth fait une pause, alors qu'il travaille sur un manuscrit. • Crédits : Bob Peterson - Getty

Il était l'auteur d'une oeuvre essentiellement autobiographique, dans laquelle il réglait ses comptes avec "les femmes, les rabbins, les hommes politiques, les psychanalystes et les critiques littéraires", selon ses propres mots. L'écrivain Philip Roth, qui était entré dans la prestigieuse collection de la Pléiade en 2017, plusieurs fois pressenti pour le prix Nobel de littérature sans jamais le recevoir, est mort le mardi 22 mai à Manhattan.

 

Nous vous proposons de (re)découvrir son oeuvre en nous attardant sur trois titres phares : Portnoy et son complexe, le roman qui lui valut une notoriété internationale, La Pastorale américaine, qui lui fit quitter le registre de l'autofiction en 1997, et La Tache, dernier volume de sa célèbre trilogie américaine publié en 2000, et revenant sur le scandale "Monica Lewinsky". 

"Portnoy et son complexe" (1969) : une satire de l'éducation juive

"Portnoy's complaint", affiche de l'adaptation cinématographique du roman de Roth par Ernest Lehman, en 1972
"Portnoy's complaint", affiche de l'adaptation cinématographique du roman de Roth par Ernest Lehman, en 1972

C'est le troisième roman de Philip Roth, paru aux Etats-Unis sous le titre Portnoy's complaint.L'écrivain y imagine le discours qu'un patient très complexé de trente-trois ans, fils d'immigrés juifs, tient à l'intention de son analyste, avant même que débute son analyse. Il lui relate son enfance et sa vie dans sa famille.

Figurant dans la liste des cent meilleurs romans du siècle de la Modern Library de 1998, ce roman, traduit en France sous le titre Portony et son complexe, a apporté une notoriété internationale à l'écrivain. Les polémiques qui accompagnèrent sa publication, engendrées par la présence de scènes sexuelles explicites dans le livre - qui fut même censuré en Australie - ne furent certainement pas étrangères à cet énorme succès de librairie : 420 000 exemplaires s'étaient déjà arrachés comme des petits pains aux Etats-Unis trois semaines après sa parution.

En juillet 1970, l'écrivain Alain Clerval était venu livrer ses impressions sur Portnoy et son complexesur France Culture. Il s'attardait d'abord sur le titre anglais, Portnoy's complaint : "La lamentation c'est à la fois la prière et l'imploration de Dieu dans la religion juive, et c'est le ton, sur un mode ironique, qu'a choisi Philip Roth pour traiter un sujet qui n'a rien de religieux."

Portnoy et son complexe, de Philip Roth_ La littérature, 30/07/1970

Dans cette émission, Alain Clerval replaçait ce roman dans le courant très fécond de la littérature juive de New York, dans la lignée de J.D. Salinger, Saul Bellow... autant d'écrivains ayant émergé après la guerre. Pour lui, l'accent très neuf de cette littérature résidait dans sa dimension burlesque. Il voyait en Portnoy et son complexe un tableau de mœurs très drôle et grinçant, mais d'un très grand lyrisme malgré la délicatesse du sujet, les obsessions d'Alexander Portnoy tournant essentiellement autour de la sexualité : "Il se réfugie dans une quête féminine extraordinaire, interminable. Jamais la société ne vient à bout de cette fièvre avide qui le précipite auprès de toutes les femmes qui, il faut le préciser, sont toutes des aryennes. [...] Il y a des portraits de femmes extrêmement amusants, mais tout ça avec une certaine tendresse. Ce n'est pas du tout vulgaire malgré la crudité des scènes."

Il soulignait aussi la dimension satirique de la peinture faite par Roth de l'éducation juive dans ce milieu d'immigrants d'Europe centrale établis depuis peu aux Etats-Unis - le récit se déroule notamment dans le quartier de Newark, à la périphérie de New-York, où vivent beaucoup de Juifs :

Philip Roth s'en prend à l'éducation archaïque qu'il a reçue de parents à la fois charmants, mais tellement inquiets héréditairement qu'ils traumatisent à leur tour leurs enfants. Les vieilles terreurs juives, la mémoire des pogroms et des immigrations, ne s'expriment pas de façon religieuse, mais de façon laïque, dans la vie quotidienne, par des peurs, des appréhensions, des inquiétudes. La mère notamment est étouffante. A la fois, elle adore son fils, mais elle le couve sans cesse pour le protéger. [...] Et son père par ailleurs, qui est un inquiet, projette sa névrose dans une constipation chronique. Il y a des passages dignes de Rabelais où le père est sans cesse enfermé où vous pensez... C'est assez drôle, mais ce n'est pas du tout une farce scatologique.

 

Enfin, pour Alain Clerval, la forme narrative choisie, un monologue, confère au récit une très grande liberté : "Il peut passer du coq à l'âne, mais en fait il y a une très grande continuité. Du reste il est impossible de ne pas admirer la très grande virtuosité de l'écrivain, qui arrive avec beaucoup d'élégance à donner à son récit une allure extrêmement primesautière, parfois tragique, parfois cocasse. C'est très burlesque."

"Pastorale américaine" (1997) : le prolongement de l'American Dream, mais sans le goût de l'industrie

Jusqu'à ce roman, qui rafla le prix Pulitzer en 1998, Philip Roth passait pour le maître de l'autofiction. Ses héros lui ressemblaient, et il s'était même forgé un alter ego littéraire, Nathan Zuckerman, qu'il mettait en scène depuis L'Ecrivain des ombres en 1979. Mais voilà qu'avec ce sixième volume du cycle Nathan Zuckerman, l'écrivain perd le premier rôle, et l'alter ego s'efface. Dans Pastorale américaine, le protagoniste est en effet Seymour Levov, directeur à Newark d'une fabrique de gants, et que l'on appelle "Le Suédois". Et si Zuckerman apparaît toujours, c'est pour mieux s'effacer : retiré dans le Connecticut et rendu invalide par une opération de la prostate, il ne pense plus qu'à son art.

En juin 1999, l'émission Répliques d'Alain Finkielkraut était consacrée à "La Pastorale américaine : un grand roman de notre temps". Lucile Laveggi, professeur de philosophie à l'université de Columbia à Paris y débattait avec Lazare Bitoun, traducteur et professeur de littérature américaine. 

 

La Pastorale américaine, de Philip Roth_ Répliques, 19/06/1999

Tous deux décryptaient dans La Pastorale américaine un prolongement de l'American Dream des années 1950, mais sans le rêve d'abondance ; avec un désir de bonheur tributaire d'un véritable investissement dans les choses terrestres ; un rêve américain sans le goût de l'industrie en somme, qui se dilue au grand air de la campagne. Lazare Bitoun :

Pour moi c'est le rêve éternel de l'Amérique, le désir éternel lui aussi, mais plus récent dans l'histoire des Juifs américains, de s'intégrer dans la pastorale américaine. C'est le rêve que réalise le Suédois, le héros du roman, qui est grand, blond, merveilleusement américain ; qui est, comme le dit Zuckerman dans le livre, "aussi près du goy que nous ne le serons jamais". [...] Et ce Suédois qui continue à faire fortune après son père dans la fabrication des gants, qui va s'installer à la campagne dans ce qu'on n'appelle plus les "suburbs", mais les "exburbs", et qui y recrée une ferme. Sa femme élève des moutons...

"La Tache" (2000) : un roman sur l'affaire Lewinsky, révélateur de l'état de la nation américaine

C'est l'un des romans les plus appréciés par les lecteurs de Philip Roth, l'aboutissement de la trilogie américaine débutée en 1997. Un récit qui revient sur le fameux été de l'affaire Monica Lewinsky, qui défraya la chronique et conduisit à une procédure d'impeachment contre le président Bill Clinton. Pierre-Yves Petillon, auteur d'une Histoire de la littérature américaine et chroniqueur littéraire au journal Le Point, livrait en août 2002 sur France Culture ses impressions de lecture sur ce roman, paru sous le titre original de The Human Stain - littéralement "La Tache humaine" :

C'est l'éclaboussure de sperme présidentiel qui a taché la petite robe bleue de Monica, qu'elle a pris tant de soin à ne pas faire nettoyer, et qui est restée en suspens dans le procès. C'est sur ce fond d'actualité-là, lorsqu'on réclamait la destitution du président de l'époque, Bill Clinton, et un peu plus que sa destitution d'ailleurs, puisqu'on demandait en fait son émasculation définitive afin qu'il cesse de nuire et de corrompre la jeunesse. Roth est parti de là. Mais en réalité, c'est tout le spectre de ce mot "stain" en anglais, qui va jusqu'à la souillure primitive, comme dirait Calvin, originelle, au fait que l'homme a été créé impur. Ça joue sur tout cela, et aussi un petit peu sur le fait que "stain" en anglais, est aussi la couleur. Être un homme de couleur, ou ne pas l'être. 

La Tache, de Philip Roth_Quartiers d'été, 23/08/2002

D'après Pierre-Yves Petillon, si Philip Roth avait choisi de consacrer un roman à l'affaire Lewinski, c'est qu'elle révélait selon lui l'état de la nation américaine "mieux que n'importe quoi depuis la trilogie américaine de Dos Passos". L'idée de trilogie serait donc, d'après le chroniqueur, revendiquée par Roth : "Et comme le personnage principal, Coleman Silk, est professeur d'université dans l'Ouest de la Nouvelle Angleterre, et qu'il parle de Sophocle, d'Achille, d'Euripide, il y a aussi cet aspect de la trilogie. L'université s'appelle Athena. Les noms sont parfois un peu trop explicites...  Dans sa trilogie, Roth a pris trois moments de folie de l'histoire américaine, des moments où sa nation a "pris un coup de lune", comme il dit, a été prise d'une espèce de fièvre."

Enfin, dans La Tache, Zuckerman, l'alter ego littéraire de Roth, retrouve une épaisseur qu'il avait perdue dans les deux autres volumes. Il est convoqué par Coleman Silk, le personnage du professeur, pour raconter son histoire. Un retour qui signe, d'après Pierre-Yves Petillon, celui de Roth sur son terrain natal, qu'il avait quitté sous Nixon : "Démocrate dans l'âme, il a mal supporté le règne républicain. [...] Pour ces raisons-là, dans les années 73-74, il a quasiment quitté l'Amérique. Il est venu vivre en Europe, il a épousé Claire Bloom, l'actrice anglaise de 'Limelight' ['Les Feux de la rampe', 1952 NDR] de Charlie Chaplin, avec laquelle il a vécu à Chelsea et à Londres pendant quelques temps. Il s'est occupé de littérature européenne etc."

Source : France culture
Auteur : Hélène Combis-Schlumberger
Date : 24/05/2018

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